« Enfin ! » me direz-vous. Oui, je sais, il était temps : 3 semaines après avoir quitté le Cambodge ! Certains commençaient même à s’inquiéter de savoir si j’avais été déçu du Cambodge. Absolument pas, bien au contraire même, mais c’est sans doute le pays qui m’a le plus bouleversé et j’avais besoin d’un peu de recul pour essayer de rassembler mes idées. Au final, je pense qu’il me faudra plusieurs mois pour y parvenir (voire retourner au Cambodge), donc tant pis, je me lance.
Je quitte donc Saigon le 1er décembre au matin, et arrive à Phnom Penh 7 heures plus tard. Autant la transition entre l’Indonésie et le Vietnam avait été difficile, autant ici, cela se fera en douceur. Phnom Penh, après l’agitation de Saigon, me parait vraiment calme (je changerai d’avis lorsque j’y repasserai après 10 jours au Cambodge !). Par contre, le nombre de voitures (et pas mal de belles voitures) est proportionnellement beaucoup plus élevé qu’à Saigon ou Ha Noi, ou la moto règne en reine.
Voici quelques impressions et constatations en vrac : -des inégalités sociales très marquées entre des gens très riches, une classe moyenne qui a du mal à s’en sortir et des gens très pauvres (notamment beaucoup d’estropies lies a la présence de nombreux champs de mines a l’Ouest du Cambodge et munitions non explosées (bombes américaines) a l’Est), - le coût de la vie s’avère aussi élevé (si ce n’est plus) qu’au Vietnam, et quand on sait qu’un employé d’hôtel, qui travaille 6 jours sur 7, gagne 30 $ par mois, on peut se demander comment la majeure partie de la population fait pour s’en sortir. - la monnaie nationale, c’est le dollar : dans beaucoup de pays d’Asie, la monnaie américaine est acceptée et au delà d’un certain montant, les prix sont affiches en dollars, mais ici le riel est utilisé quasiment uniquement comme petite monnaie (1000 riels = 0.25 $) : d’ailleurs, quand on retire de l’argent dans un DAB, on récupère des dollars ! C’est assez piège car rien ne parait cher, mais c’est en faisant la conversion en Dong (monnaie vietnamienne) que je me suis rendu compte que beaucoup de choses sont plus chères qu’au Vietnam. Cela entraîne aussi quelques situations amusantes : lorsque de gamins vous vendent des flûtes, des bracelets ou des cartes postales, ils vous annoncent un prix de 1 $, puis au lieu de diminuer le prix, augmente la quantité (3 pour 1$, 5 pour 1 $ …). - le nombre d’ONG installées dans le pays est impressionnant : certains voyageurs parlaient, pour cette raison, d’un pays d’Afrique en Asie. - dans les grandes villes, on a le sentiment que règne un peu un état de non droit : j’ai vu un gars se faire passer a tabac dans la rue, et on m’a explique que c’était un voleur qui s’était fait chopé, mais comme la police ne fait rien, chacun règle ses comptes.
Par contre, malgré une histoire récente tragique et une situation qui reste difficile, les Cambodgiens sont parmi les gens les plus accueillants et les plus souriants (Et quel sourire ! notamment les gamins !) que j’ai rencontrés. Un vrai régal après le Vietnam !
Le moment le plus éprouvant de mon séjour est sans contexte la visite du musée Tuol Sleng à Phnom Penh (visiter un camp d’extermination nazi doit probablement faire le même effet). Cet ancien lycée converti en prison (appelée S-21) sous le régime Khmer Rouge était destinée à épurer le mouvement : les prisonniers y étaient tortures jusqu’a signer des aveux (en générale appartenance a la CIA ou au KGB) avant d’être tués dans ce qui est maintenant appelé les « Killing Fields ». Sur 20.000 prisonniers passés au S-21, les Vietnamiens ne trouvèrent que 7 survivants (14 autres furent tortures a mort alors que l’armée vietnamienne approchait de la ville). Les Khmers Rouges, très méthodiques, prenaient une photo des prisonniers à leur arrivée, et parfois après les séances de torture. Ce sont ces photos qui sont exposées ici, ainsi que des témoignages de Khmers Rouges ou de parents et amis ayant perdu quelqu’un au S-21. Il n’est pas facile de décrire ce que j’ai ressenti pendant cette visite : c’est un sentiment bizarre. Lorsqu’on regarde les visages sur les photos, on aimerait faire quelque chose pour eux, avant de se souvenir que non, ils sont morts depuis bien longtemps. Et ce qui est encore plus étrange, c’est d’imaginer qu’une partie d’entre eux étaient des Khmers Rouges, certains ayant même officié comme bourreaux avant de devenir à leur tour victimes. Et ce qui m’a frappe, c’est que ce sont des gamins : sur certaines photos, ou l’on voit des combattants Khmers Rouges, ce sont des jeunes d’une dizaine d’années.
On peut également y voir les cellules et les salles de torture. L’aspect sobre et banal du lieu (un lycée, dont l’aspect extérieur n’a été modifié que par l’ajout de barbelés grillageant les balcons afin d’empêcher les prisonniers de se jeter pour mettre fin a leurs jours) renforce l’horreur de ce qui s’est passé ici. On ressort d’ici en voulant essayer de comprendre ce qui a pu conduire un pays à une telle barbarie. Mais y a-t-il seulement quelque chose à comprendre ?
Pour ceux que cela intéresse, je vous conseille 2 lectures sur cette période : « D’abord, ils ont tue mon père » de Loung Ung, une Cambodgienne qui vit maintenant aux Etats-Unis et qui avait 5 ans au moment de la prise du pouvoir par les Khmers Rouges et « The Lost Executioner » (je ne sais pas s’il existe une traduction française) de Nic Dunlop, un photographe irlandais qui a partir de 1989, a sillonné le pays a la recherche de réponses, et armé d’une photo noir et blanc a retrouvé en 1999 la trace de Camarade Duch, responsable de la prison S-21, dans un camp de refugies ou il travaillait pour L’American Refugee Committee sous l’identité de Hang Ping. Pour changer, je vais commencer par vous saouler avec un peu d’histoire, car si comme moi, vous aviez 4 ans en 1979, les Khmers Rouges évoquent vaguement une guerre civile et des champs de mines terrestres mais guère plus. Or, on ne peut espérer comprendre le Cambodge (et les Cambodgiens) sans avoir une petite idée de ce qui s’est passe au cours de ces dernières décennies, car le traumatisme est encore bien présent. Il faut dire que c’était hier : Ta Mok et ses derniers fidèles ont rendu les armes le 6 mars 1999. Tous les jours, j’ai rencontre des gens qui avaient perdu des frères, des sœurs ou leurs parents durant ce conflit, ou qui étaient nés dans un camp de refugies. Je vais essayer de faire court (d’où très certainement des imprécisions), mais ce n‘est pas facile, alors vous avez le droit de zapper.
Durant les 3 ans 8 mois et 20 jours (oui, c’est un tel traumatisme que c’est limite s’ils ne comptent pas le nombre d’heures) qu’a duré le régime Khmer Rouge, 2 millions de personnes, soit près d’1/3 de la population, ont été tuées (en terme de pourcentage, on peut dire que le génocide cambodgien a été plus « efficace » que le régime nazi ou que le génocide du Rwanda) : 48 médecins (sur 550), 450 étudiants universitaires (sur 11000) et 5300 collégiens et lycéens (sur 106000) ont survécu ! Je n’ai pas rencontré une seule personne qui n’ait pas perdu des frères, des soeurs ou ses parents durant ce conflit.
Le mouvement Khmer Rouge a été fondé dans les années 60 par des Cambodgiens cultivés ayant pour la plupart fait leurs études a Paris (dont Pol Pot et Ieng Sary), et dont l’objectif est de construire une utopie agraire et sans classe sociale. Il recrute principalement dans les zones reculées sur la base de l’exaspération provoquée par la corruption du gouvernement de Sihanouk, mais avant 1970, le mouvement ne compte guère plus de 2000 hommes.
Deux événements vont permettre au mouvement de prendre de l’ampleur : le début de la guerre secrète et illégale lancée par les Etats-Unis qui vont larguer, entre 1969 et 1973, plus d’1 million de tonnes de bombes sur des régions du Cambodge (et du Laos) supposées abriter des bases Viet-Cong. Ces bombardements feront plus de 250.000 morts parmi la population cambodgienne (et les bombes qui n’ont pas explosé continuent a faire des dégâts !) le coup d’état du General Lon Nol en mars 1970 soutenu par les Etats-Unis, a la suite duquel, Sihanouk, réfugié en Chine, appelle son peuple à rejoindre la guérilla, ce qui va légitimer aux yeux des Cambodgiens les Khmers Rouges. Beaucoup les rejoindront par patriotisme, pensant défendre leur roi, et non par idéologie maoïste ou marxiste. Le 17 avril 1975, les Khmers Rouges entrent dans Phnom Penh et déclarent l’année 0 : suppression de la monnaie, fermeture des écoles, des hôpitaux et des temples (les moines sont défroqués), évacuation de la capitale (dans les heures qui ont suivi sa prise) et des villes de province, séparation des enfants de leurs parents, des maris de leurs femmes, et début des épurations : dans un premier temps, intellectuels (médecins, pharmaciens, ingénieurs, professeurs...) et fonctionnaires ayant travaille pour le gouvernement de Lon Nol, avant de s’étendre aux membres du mouvement.
La France, parmi d’autres, ne mettra que 3 jours à reconnaître la légitimité de ce gouvernement ! C’est le début d’un cauchemar qui durera 3 ans 8 mois et 20 jours et pendant lequel, les frontières seront complètement hermétiques (à l’exception de quelques visites d’officiels chinois).
En 1979, le Vietnam envahit le Cambodge pour mettre un terme aux multiples incursions Khmers Rouges sur son territoire, mettant ainsi un terme au génocide et met en place un gouvernement communiste provietnamien, composé de Cambodgiens réfugiés au Vietnam.
Apres le premier mouvement d’émoi passé, les Nations Unies vont déclarer illégaux l’invasion vietnamienne et le gouvernement mis en place, et sous la pression des Etats-Unis, les Khmers Rouges conserveront leur siège aux Nations Unies. Les victimes sont représentées par leurs bourreaux. On croit rêver ! La Thaïlande, la Chine, les Etats-Unis et l’Angleterre vont financer (par l’intermédiaire des organisations humanitaires : pour 1$ qui arrive a l’intérieur du pays, 160 $ arrivent dans les camps de refugies situes a la frontière et majoritairement contrôlés par les Khmers Rouges) et réarmer les Khmers Rouges pour lutter contre l’influence soviétique (le SAS anglais va les former a la pose de mines terrestres !). En 1989, les Vietnamiens se retirent et en 1990, l’ONU prend les choses en main avec pour objectifs de « restaurer et maintenir la paix » et « de promouvoir la réconciliation nationale », elle ne réalisera ni l’un ni l’autre même si des élections libres eurent lieu en 1993, date a laquelle l’ONU se dépêcha de plier bagage. Le programme de désarmement des Nations Unies priva d’armes les milices rurales, laissant sans défense des communautés entières face aux Khmers Rouges qui refusèrent de livrer leurs armes.
Les Khmers Rouges furent finalement déclarés hors-la-loi en en 1994, et ce n’est qu’en 1999 que le dernier Khmer Rouge, Ta Mok, se rend aux autorités. En 2004, après 7 ans de négociations, le gouvernement cambodgien signe enfin un accord avec l’ONU pour juger les Khmers Rouges survivants (Pol Pot est décédé en 1998, Ke Pauk, chef militaire sanguinaire, en 2002, Khieu Ponnary, la femme de Pol Pot, en 2003 et Ta Mok, le « Boucher du Cambodge » en 2007). Il semble que ce procès va enfin s’ouvrir (les audiences devraient débuter dans quelques mois) et 5 hauts-responsables figurent au banc des accusés. Il arrive probablement 20 ans trop tard, et soulève déjà quelques polémiques et inquiétudes, l’ONU n’ayant pu obtenir un tribunal international à l’ abri de toute pression politique (plusieurs des dirigeants cambodgiens actuels faisaient partie des Khmers Rouges) mais il faut espérer qu’il permettra au Cambodge de tourner la page.
Je ne parlerai pas de la situation politique actuelle qui reste assez instable avec un gouvernement mine par la corruption, et il faudra suivre avec attention les élections législatives qui doivent avoir lieu en juillet prochain.
Voila ! Rassurez vous, la suite des récits sera beaucoup plus réjouissante, car je le répète à nouveau : malgré la tragédie qu’ils ont vécue, les Cambodgiens sont vraiment des gens généreux et attachants. |